La dive bouteille

La dive bouteille

Bois de teck

Acheté

Ensemble procuré

Fruit d’une carte de fidélité

La vigne s’y accroche

Moi, je décroche

La dive bouteille t’a tué

À la longue

La vigne finit immanquablement

Par gagner

Voici les araignées rouges se baladant

Sur les fibres fissurées

À 18 h, je sortirai le rosé

En souvenir de ta couperose.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Clotho

Clotho.jpg

À la vue de ce résidu d’hévéa

Transformé,

Jeté,

D’un bleu méditerranéen,

Le poète danse sa tête

Désolé monsieur Plamondon

Vous n’êtes pas le seul

Ni Céline non plus

Le poète a aperçu

Clotho,

Œuvre de Camille Claudel

Qui reçut une vieille dame

Originaire du Mezzogiorno,

Lire le sud de l’Italie

À partir de Rome

Camille l’invita

À se dénuder

La tignasse était hirsute, rebelle

À moins que ce ne fût Camille

Qui la vit,

La sculpta

Telle une méduse

Échappée,

Criant

Son tourment.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

 

Embrasement

L’espace de l’étreinte

Embrassement

Embrasement

Quel en fut l’élément déclencheur ?

Un sourire

Un parfum

Une goutte de sueur

On ne saurait dire

Exactement

Ni le pourquoi

Ni le comment

Comment

Naît le désir

Pas besoin de décrire

L’itinéraire

Entre le tissu et l’épiderme.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Aux feux de la Saint-Jean

Aux feux de la Saint-Jean

Les âmes des sorcières

Hurlaient à la lune nacrée

Leurs sœurs, les fées

Jouaient de la harpe

Pour les calmer

Les druides voulaient dormir

Sous les menhirs

À l’orée de la forêt

Voyez les lucioles

Chorégraphiant une farandole

Pendant que les villageois

Fêtaient le solstice d’été à peine passé

Avec des promesses de récoltes

Abondance de la lumière

En ces jours les plus longs

Le païen et le chrétien se superposaient

Dansez,

Chantez,

Buvez,

Célébrez le beau temps qu’il fait…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Si j’étais… la fluidité de l’été

 

 

Si j’étais fleur

À tes lèvres

À ton corsage

À ton veston

Si j’étais feuillage

Camouflant

Toute indiscrétion

Toute dérision

Si j’étais brouillard

Si j’étais nénuphar

Si j’étais lys ou pivoine

Quenouille ou hydrangée

Épongeant, absorbant

La fluidité de l’été…

 

© Photos, texte, Denis Morin, 2019

 

Le drapé des pétales

Le poète préfère de loin

La compagnie des végétaux

À celle des humains

Parfois si méprisables,

Si détestables

Le monde végétal étale

Sa vitalité,

Ses couleurs,

Ses parfums

En toute gratuité

Le poète savoure de près

Le drapé des pétales

Et la danse des insectes

Venant collecter l’essence

Même de la beauté.

 

© Photos, texte, Denis Morin, 2019

Et puis après…

Romancier en devenir,

Le poète écrit

Une page par jour

Parfois deux

Quand les mots viennent

Quand le silence englobe

Cocon libérateur

Des pensées de l’auteur

La trame de l’histoire

Dort dans un carnet fleuri

Les grandes lignes sont tracées d’avance

Mais les aléas

Et les coups de gueule

Des personnages qui font maintenant la moue

Et qui provoquent parfois le scribe dans un alinéa

Dans le cahier Clairefontaine

Les gribouillages, les éléments descriptifs

Et les dialogues

Tombent dans le vif

Du sujet

Et puis après…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Jeux de paume

Tu m’as conté ta vie

Pierre Lapointe, on a écouté

Accent porté

Sur le choix des mots

On a parlé

De Barbara,

Tu as la douce folie de Prévert

Nul besoin de prendre un verre

Un café suffit

Nous étions bien

J’ai retiré ma chemise

Avant de poser

Mes paumes sur ta peau

Nous avons ri

Nous comptons bien

Récidiver

Avec tes paumes sur ma peau.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Le crayon bleu de Prusse

J’ai tant écrit

À l’heure

Où on n’attend plus personne

À l’heure

Où ne sonne le téléphone

Les mots se divisent en syllabes,

En sons, puis j’en deviens aphone

Mon crayon bleu de Prusse Staedtler

Trace et griffonne

Comme musique de fond

Des notes de saxophone

Ou encore une gorgée de thé

Qui m’aide à digérer le mutisme

Dans lequel je suis plongé

J’ai tant écrit

À l’heure…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Avant qu’il ne soit trop tard…

Nous ne serons plus là

Quand le Pont des soupirs

À Venise

Plongera sous les eaux

Des lagunes

Quand Paris intra-muros

Défiera encore la fière Albion

Avec la haute couture

Des digues

Et des tenues de gala

 

Les poètes divaguent,

On le sait bien

Ils se font du cinéma

Réaliste, romantique ou futuriste

On ne les croit pas

 

Pour l’instant, j’ai les pieds dans le sable à Oka

Et toi, à Honfleur,

Tu songes à Marguerite Duras.

 

Et vous, à qui ai-je l’honneur ?

Je tarde à vous connaître…

Avant qu’il ne soit trop tard.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Narcisse, Juliette et la poète…

Narcisse se contemplait

Dans la glace du gymnase

Les muscles en sueur

Juliette dansait sur la plage

Le mouvement la transportant en extase

Son fils photographe ne tenait pas en place

Une mystérieuse poète écrivait en vers et en prose

Seule, elle rêvait d’un monde meilleur

La rebelle fredonnait parfois La vie en rose

Au fond, apprécions

Du premier, la ténacité

De la deuxième, la grâce

De la troisième, l’audace.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Roman en voie d’écriture…

roman

Voyez mes gribouillages dans un cahier Clairefontaine. Oui, les ratures et les coquilles sont permises à cette étape-ci.

À la maison, ça tourbillonne trop ces temps-ci.  Lorraine Lapointe, une amie comédienne, poète et chanteuse, m’a suggéré d’écrire lors de mes déplacements en transport en commun, quand l’espace le permet. Je commets l’impudeur d’écrire devant les autres et cela m’amuse de voir la tête qu’ils font. Écrire des chansons, des poèmes dans un café, je l’ai fait très souvent au début de la vingtaine. Laisser mes personnages évoluer, au gré de leurs humeurs, ça me convient très bien, même si cela se vit dans le train ou dans le bus.

Fait à noter que mes recueils de poésie biographique sur Félix Leclerc et Barbara furent rédigés dans le train de Deux-Montagnes/Montréal. À la rythmique des wagons passant sur les rails se superposaient leurs voix, leur univers respectif.

À un proche qui me disait que j’étais à l’ancienne d’écrire dans un cahier, ma réponse fut que c’était bien possible, mais que les carnets valent leur pesant d’or pour les archives et les encans, quand l’écrivain devient connu et surtout après sa mort. Donc, je prépare mon trousseau à léguer après mon départ pour l’au-delà.

N’en faisant qu’à ma tête, je poursuis l’écriture de ce roman qui devrait se terminer au début 2020.  D’ici là, je n’en dévoilerai pas plus.   À suivre.

© Image, texte, Denis Morin, 2019

Avec ou sans

Avec ou sans

Amertume

Avec ou sans

Nostalgie

Avec ou sans

Ta présence

Avec ou sans

Ton absence

Avec ou sans

Ton errance

Avec ou sans

Nos jours qui défilent

Avec ou sans

Le goût de te revoir

Avec ou sans

La joie de te ravoir

Avec ou sans

Ta voix

Avec ou sans

Le souvenir

Avec ou sans

Poésie

Avec ou sans

Joie

Avec ou sans

Ténèbres

Avec ou sans

Lumières

Pour me rendre

Chez toi.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Les semelles

Le chat botté

Bat la campagne

Avec ses bottes de mille lieues

Son iris capture déjà

L’horizon bleuté

Et le soleil flamboyant de l’été

Et les brebis célestes

Qui broutent des prés d’azur

 

Des souris grises

Lui passent entre les pattes

À l’heure où il se grise

À coup sûr

Du parfum du trèfle

Et de l’herbe tendre

Collant à ses semelles.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Constamment

Je doute constamment

Malgré mon air frondeur

Mes yeux levés au ciel

Comme en état d’apesanteur

 

Je me questionne constamment

Sur le succès des uns

Sur la déveine des autres

Je me fais spectateur du destin

 

Je dessine constamment

Des points de suspension

À l’image d’idées inachevées,

Œuvres en gestation.

 

Je doute constamment

Et vous ?

 

© Texte, Denis Morin, 2019

De l’écriture et de l’absence

On comble une absence par d’autres présences qui font plaisir, qui rendent ivre momentanément.

On en arrive à comprendre sa propre vie en lisant celles des autres, personnages réels et fictifs. Il n’y a rien de définitif en écriture, si ce n’est le point final, mettant fin au dernier chapitre d’un roman, au dernier vers d’un recueil, à la dernière réplique qui sera rendue par un comédien sur scène.

On comble une absence en tachant sa main d’encre, en levant l’ancre dans sa tête pour s’autoriser l’alignement des phrases sur page et écran, pour gommer le blanc, pour y tracer des mots qui font sens tant pour soi que pour d’autres yeux.

Il va de soi que la roue est inventée et que le bouton orne encore la chemise et la tige florale sur le point d’éclore.  Écrire, c’est justement de se donner le droit d’éclore à notre tour, sans détours ni trop de manières.  Par les mots, comblons les absents, réjouissons-nous des présents.

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Les amours se déclinent…

Les amours se déclinent

À tous les temps

À tous les modes

 

Les amours se relèvent

Et s’inclinent

Arabesques tracées dans l’air

Et à la surface des eaux

 

On y laisse son cœur

Parfois sa peau

Ça trouble l’esprit

À qui ne sait pas

Freiner la passion

 

Les amours se déclinent

Chocolatées

Au jasmin ou à la rose.

 

Les amours de déclinent

Exaltantes,

Tourmentées

Ou avec un soupçon de spleen.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Le rosier grimpant et l’olivier

J’arroserai les plantes

Les petites et les grandes

À l’eau de source

Pas le moindre acide

Ni le moindre calcaire

Apparente neutralité bienfaisante

N’oublie pas de tourner les pots

D’un quart de tour

Favorisant ainsi une juste croissance

Quand j’aurai quitté

Prends bien soin du rosier grimpant

Au jardin

Et de l’olivier grec

À ma fenêtre

Les plantes, tu arroseras…

Peut-être…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

De l’art et du silence

Les gens qui n’écrivent pas ne conçoivent ni ne comprennent qu’il faut du temps et du silence aux artistes pour créer du beau, célébrer le temps qu’il faut et pour métamorphoser l’ordinaire, le moche en quelque chose de grandiose et de fabuleux.

Le poème s’écrit généralement sur une lancée, un souffle, un jeu de mots saisi dans l’air comme on saisit un insecte en vol. Un mot en appelle un autre, tout comme les images se mettent à défiler comme un film devant nos yeux.

Sur un autre registre, le roman exige un travail assidu et davantage de souffle que l’on écrive avec ou sans plan. Je brosse un plan sommaire, mais je laisse les personnages me mener par le bout du nez. Si le poète se fait musicien et chef d’orchestre, le romancier dans mon cas suit ses personnages à la trace comme un loup ou un chien de chasse. Libérez-moi du temps et je saurai vous le rendre en une enfilade de mots pour vous faire rêver.

De plus, mes collègues vous diront qu’ils ont besoin de temps pour répéter une oeuvre musicale, la chanter, la danser ou bien pour peindre un paysage et transposer en couleurs des humeurs.

Par sécurité et conformisme, les gens apprécient les créateurs décédés en chansons, du cinéma, en peinture. Néanmoins, je les invite à encourager les artistes de leur temps. Respectez-les, même si vous ne saisissez pas toujours leur démarche.

Bonne lecture. Bonne visite à la galerie d’art ou bonne découverte du street art de votre quartier. Bonne écoute de la musique actuelle. Soyez curieux et vous rendrez des artistes heureux.

© Texte, Denis Morin, 2019

Le petit prince, le renard et la rose

Le petit prince dit

Cette rose je la veux

En mon jardin

Pour moi seul

 

Le renard lui répond

Cette rose je te la volerai

Pour en faire la joie

De mon museau

Elle sera à moi seul

 

La rose clôt la dispute

Non, mais c’est quoi ces manières !

Laissez-moi être votre amie

Laissez-moi offrir

Aux passants, aux quatre vents,

À la lune,

Au soleil,

À la lumière

Mon parfum et ma beauté !

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Ce poème est, vous vous en serez douté, un clin d’oeil à St-Ex.

Ma petite musique intérieure

Mes livres

Je ne sais pas trop pour qui j’écris… Pour l’instant, j’ai le plaisir de m’exprimer. J’ai commis un polar, deux pièces de théâtre et de la poésie biographique tant d’artistes des variétés que des mystiques. Je suis très éclaté dans mes coups de cœur. Camille Claudel se cache sur un rayon de ma bibliothèque, tandis qu’Auguste R. se promène à Meudon.

Dans les prochains mois, j’annoncerai la sortie de mon recueil de poésie biographique sur la singulière Marguerite Duras. De plus, certains de ces titres seront repris en audio par Adret Web Art, un duo de concepteurs sonores aux belles voix, avec qui j’aime beaucoup travailler à différents projets.

Dans le bleu derrière mes bouquins dorment les premières pages de mon prochain roman que je souhaite avoir terminé à l’aube de 2020 pour parution en 2021.

En fait, je mène mon écriture, selon ma petite musique intérieure. Voilà où j’en suis dans ma vie littéraire.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Orange sanguine

Sanguine

Orange sanguine

Savoureux fruit

Doux-amer

Jus pourpre

Soleil couchant emprisonné

En des quartiers

Sous zeste

 

Espagne

À peler

À déguster

Salade d’agrume

Cubes de fêta

Sel, poivre

Feuilles de menthe

Si vous en avez

À portée de main

Huile d’olive

En filet

 

C’est ton visage

Qui s’enjolive

D’un sourire

Le contentement

N’est jamais loin

Pour ce fruit

Venu du lointain.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Les chrysanthèmes

Faut-il un requiem

Pour dire je t’aime ?

Pierre tombale

Cymbale

Du vide

Pourrit le corps

Près de l’urne

Le rayon prend la poussière

Sont de mise

Les chrysanthèmes

Me salue(nt)

Ton esprit

Par des bruits,

Des objets cachés

Est-ce déplacé

De parler

Des morts chéris

Comme on vante

Le mérite des vivants ?

En rêve

Tu me visites

J’apprécie

Ce temps surnaturel

Où s’abattent

Les frontières

N’existent que nos essences premières.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Une aria de Mozart

Dans un corridor

De métro

Une cantatrice

Ayant un minois d’actrice

Lançait,

Portée par une brise souterraine,

Une aria de Mozart

Sa voix,

On aurait dit une flûte enchantée

Une fée déchaînée

Les passagers l’écoutaient

Certains étaient fascinés

Tandis d’autres étaient amusés

Par cette soprano

Égarée

Du conservatoire

Scène improvisée

Demain, sera-t-elle aphone ?

Sa voix

Encore en moi résonne.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Rouge grenat

Elle marche

La jeune fille en fleur

Portant vase transparent,

Eau translucide,

Regard trop lucide

Justement

Des gerberas

D’un rouge grenat

Complètent la scène

 

Elle marche

La fleuriste

Comme si elle livrait

Une pizza

Sans oignon

Ni anchois

À un bureau

Elle revient

Air livide

Vase vide

 

Bien naïf suis-je

Ayant toujours cru

Que les fleurs

Donnaient de l’éclat

Aux êtres les plus ternes.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Silencieuse samba

Fait divers

Ce devait être

Fin d’hiver

Le vingt mars

Au soir

Pourtant, de mon observatoire

Je constate

Le retard du printemps

Neige au sol

Pas de parasol

En vue

Fait divers

Ce devait être

Fin d’hiver

Reportons à plus tard

Coupe de rosé

Ou de sangria

Silencieuse samba

Le vent est froid

Sous la tonnelle…

Tonnelle

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Sa vie sur un nuage…

Sa vie ne tient qu’à un fil

Un flux algorithmique

Il suit le tempo

Les sessions au gymnase

Il instagramme

Ses instants

En sueur

Au sec

En habit

En maillot

Sur ses deux pieds

Sur le dos

Sur le ventre

Le tout commenté

Ses clichés complimentés

Ses photos sont transférées

Sur un nuage

Et sur des clés USB

Pépin informatique majeur

Ou vol de ses fichiers

Le voilà avec une mise en scène sabordée

Sa télé-réalité devenue

Aveugle et muette.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Au guet

Le poète livre un combat

Entre ce qu’il dit,

Tait,

Omet

Et ce qu’il dévoile

De lui et des autres

Observateur

Évoluant

En périphérie

Pour mieux plonger

Son regard

Le poète dit tout,

Ne raconte que l’essentiel,

Soit des bribes de lui-même

À quoi bon en dire plus

Je suis fils de taiseux

Avec ma barbe aussi blanche

Que le plumage

D’un harfang des neiges

Au guet.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Sur l’autre rive

Partir,

Me dissiper,

M’anéantir

Me fondre

Comme une rivière en débâcle

Comme une saison si blanche

Si grise

Si terne

Dont on se lasse

Dont on délace

Les bottes

Pour qu’elle puisse justement

Partir

J’accroche

À la patère noire

Mes vêtements d’hiver

Tes vêtements d’hier

Pour aller te rejoindre

Sur l’autre rive

Où la grive

Et le soleil

Donnent au jour

Des éclats vermeils

J’arrive(rai)…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Achille

Vélo métro HB

Achille se pète le genou

Se masse le tendon

Lance son chapeau

Remonte ses bretelles

Déchire son foulard

Tellement il en a assez

De faire du surplace

Dites les badauds

Que feriez-vous à sa place ?

Madame la mairesse

Se la joue cigale

Pendant que les cols bleus

Se la jouent fourmis

Achille referme son manteau

Met ses crampons

Le printemps saura bien revenir

Tout comme son vélo

Pris dans un étau de glace…

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Sang-mêlé

Je suis de sang-mêlé

Avec des patronymes français

Flottant dans les cordages

Pour seul bagage

L’espoir

L’un d’eux avec un titre reçu

Un autre, noble déchu

Appels du vent

Bientôt des histoires anciennes

Saint-Malo et La Rochelle

Échos du large

Chargé d’air salin…

Non loin de l’Écosse

Une aïeule et son tea pot marron

Se glisse dans la généalogie

En devenir

Dans sa cuisine

Ça sent toujours ses bons biscuits

Recettes transmises entre cousines…

Pour les yeux bridés

Et la peau cuivrée de l’enfance

Y a-t-il mal à être Malécite

Par icitte

Sur le bord d’un long fleuve

Piège à peintre, à touristes

Gouffre continuel à tempêtes

Dans ce pays d’hiver

Se conjuguèrent

Misères paysannes

Misères ouvrières

Je veux plus que vos vies d’usure

Je vais mieux

Grâce à vous,

Salutations respectueuses

Aux valeureux ancêtres

En ce poème réunis.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Mise en ligne

Mise en ligne

Des poèmes

Tels des bonbons en vitrine

Pour être lus, relus,

Les commentaires sont bienvenus

Mise en ligne

Pour faire battre des cœurs

Ajouter un brin d’esprit

Sur les réseaux sociaux

Où je perds mon temps

Où je rejoins d’autres solitudes

Tout autour du globe

Mes mots sont fragments de voix,

D’images

le tout est gobé par le flux continu

Une trace de moi

Dort déjà aux archives nationales

À Paris et à Montréal

Trouvez-moi sur YouTube

Vous êtes mes invités,

Lecteurs d’aujourd’hui et de demain.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Instants de grâce

S’est posée la neige

Sur ses paupières

Puis non loin de sa bouche

Étrange fard à joue

Ces cristaux à géométrie variable

Sur le point de fondre

Aux actualités

Des indices boursiers s’effondrent

Laissons là les vanités

Du monde

Et revenons aux instants de grâce

Elle regarde

Les enfants jouer

Ce soir, elle devra étudier

Des partitions de la savante Bénédictine,

Une certaine Hildegarde.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Aujourd’hui

Aujourd’hui

Je suis ici et là

Avec mes doutes

Avec mes dettes

Comme seule certitude

Être présent

Vivant

Vibrant

Au monde,

À l’environnement

J’ai appris à me détourner

Des emmerdeurs

J’ai compris qu’il faut

Me retourner

Sur les splendeurs du quotidien

Mes peurs,

Je les gère

Par les réflexions,

Parfois des prières

Mais surtout,

En gardant le cœur confiant,

Les pieds ancrés au sol

Respirant

À pleins poumons

Ces moments

Qui s’écoulent,

Mélodies,

Envolées de notes

Je me souviens de tes mains

Sur le piano.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

La vie des autres

La vie des autres

Se déroule

Dans les romans

En chapitres

En chansons

Dans les télé-réalités

Aux actualités

Dans le match de Paris

Pour les célébrités

Moi, je l’écris en poésie

Dans mes recueils

Je fais des clins d’œil

À Camille Claudel,

À Rodin,

À Barbara, Félix Leclerc

Et les autres

 

De grâce,

Évitez-moi une biographie

Après ma mort

Je m’amuse

En ce présent

À vous raconter

Tant le parcours des saints,

Tant les enjeux créatifs

D’artistes d’hier

Et de maintenant

 

Ouvert, je demeure

Pour accueillir

L’avis des autres.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

À découvert

Le poète a retrouvé

L’ouïe

À force d’eau saline

Et sous les mains agiles d’un ostéo

Comme la vue se retrouve

La paupière s’ouvre

Et la lumière

Et les sons

Englobent la matière

 

Le poète a découvert

Que lui inspiration lui vient

Tel un songe en équilibre

(Clin d’oeil ici fait à Anne Hébert)

Lors de déplacements

Puisque la vie est dans le mouvement,

Malgré les bruits ambiants

L’inspiration trouve sa voix / sa voie

Dans le mutisme

Du poète

Concentré,

À l’écoute de cette musique intérieure,

Contemplant de nouveaux paysages,

Seul parmi la foule,

Seul parmi d’autres solitudes,

À découvert.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

De la cloche à la biche

La cloche de grès

Ne porte pas de regrets,

Sons qui s’envolent

 

Gâteau de fête,

Il contient des arômes

Et des mots si doux

 

Sculpture de bois

L’artisan y a gravé

Impressions passées

 

Au jardin de mai

Le lilas j’ai respiré

Envol de l’oiseau

 

Soulier verni

Pas de danse oubliée

Mais lumière luit

 

Pistes sur neige

Lumière dans le sous-bois

Une biche attend

 

 

© Textes, Denis Morin, 2019

Toujours

Toujours

Se vit dans l’audace

Dans la quête de l’impossible

De l’inaccessible

 

Toujours

Une promesse

Une résolution

À tenir

Surtout devant témoins

Ou en son for intérieur

Pour s’éviter les regrets

Et le sarcasme

 

Toujours

Comme une ambition

Une rime de chanson

Entendue, reconnue

Fredonnée d’hier à aujourd’hui

 

Toujours

Évoque amour

Avec ou sans cérémonie

Porter en son cœur

Le souvenir des êtres

Présents et disparus

 

Toujours

Un mot-velours

Qui défile dans la vie

Comme une habitude

Une certitude

D’être là

À quelques pas

Ou à mille lieues

Tout de même si près.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Légende arthurienne

Chrétien de Troyes écrivit

En son siècle

Fameuse histoire

Résumée en ces quelques lignes…

Merlin parcourt la forêt de Brocéliande

Sur son trône, Arthur rage

Guenièvre se languit pour Lancelot

Ce dernier a le cœur déchiré

Le devoir ou les émois ?

Mab par sa magie sombre conspire

Et sa sœur, la Dame du lac

Conservera contre son sein si blanc

Excalibur

Chevaliers, rangez vos armures.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

 

À définir

J’aurai des mots de troubadour

Donnant ainsi aux jours

Trop gris

Trop tristounets

Un peu plus d’atours

Comme si les attraits

Du poète

N’étaient ni sa tête

Ni ses yeux

Mais la manière

Dont sa plume

Répand sur une feuille

Écran blanc

La plupart du temps

Des secrets

Espace virtuel

Tout de même concret

Où se livre le combat

Du silence et du dire

Les idées et les dessins

Mots-clefs

Tout reste à confier

Au papier

Tel un visage

Fixant un miroir

En attente d’un sourire,

De soi à soi,

D’un personnage encore

À définir.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Bleu de travail

Le gaucher inspiré tartine l’encre autant sur ses doigts que sur le papier. Voici la main du poète et de l’écrivain en devenir après avoir transcrit des notes pour son deuxième roman.   L’Écosse, la France, le Québec, l’itinéraire est tout tracé, tel un plan de travail dans un carnet…  Pour le reste, c’est secret.

Ça progresse lentement. J’écrirai ce roman au fur et à mesure.  Je n’en sais pas la longueur future.  Est-ce si important de tout contrôler ?  Je ne crois pas.  Je laisse à mes personnages la possibilité de me surprendre et de m’apprendre sur leur vécu.

J’écrirai ce roman dans trois cahiers Claire fontaine… puis je mettrai le tout sur Word. D’une écriture à une transcription, le texte s’affinera, sans compter que les cahiers dormiront dans mes archives personnelles.

doigt d'écrivain

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

Bossa spleen

Duras aimait déambuler

Sur les plages de Normandie

Moi, je le ferai en écoutant

Moustaki ou Nougaro

Par un jour de bossa spleen

Comment tant d’autres

 

Félix aimait marcher

Sa terre, fragment d’île

Seul, le nez contre le vent

Avant de s’en retourner

Écrire

 

Éclatez-vous sur Instagram

Je termine mon poétique télégramme

Ce soir, j’écouterai Pierre Lapointe

En buvant ma pinte.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

La ronde des amants

Edith

Qui

Piaffe

D’impatience

Scandent

Ses bras

La (dé)mesure

Au parterre

Le public

En coulisse

Ronde des amants

De Cerdan à Dumont

Il y en eut tellement

J’en oublie…

Manège

Tourne-tête / Tourne-coeur

On chavire

Délire de chanteuse

Amours confinées

Entre un mur et un piano

Montre des adieux

Balancée au caniveau

L’idiot par l’humidité

Novembre transi

La vie en rose

Cauchemardesque

Carnavalesque

Adulation aveugle

« Padam, padam… »

Bal-musette de Paname…

 

© Texte, Denis Morin, 2019

 

Idris

Ne pas dormir, ne plus dormir, pas maintenant. D’habitude, le soleil me brûle la peau et le sable du désert m’assèche les yeux. Maintenant, le vent salé de la mer prend la place. Je ne suis pas né du bon côté du monde, voilà ce que je pense. Moi, Idris, je ne baisse pas les bras devant le moindre effort. Je me recouvre la tête d’un keffieh improvisé avec un bout de chiffon.

Ma mère m’a demandé la raison de mon départ. Je lui ai répondu :   « Je ne suis qu’en périphérie de la vie. Je veux plonger au cœur de ma vie ». Elle a déposé le plateau argenté sur lequel reposaient une théière et des verres étroits décorés d’arabesques pour le thé à la menthe, avant de me sourire et de me pincer la joue droite comme elle le faisait quand j’étais enfant. Elle m’a répondu : « Gamin, tu nous disais qu’adulte, tu parcourrais le monde. Il semble bien que ce jour soit bien arrivé. Que le Ciel te protège ». Mon père a pleuré, le visage enfoui dans la paume de ses mains, et j’ai tourné la tête pour ne pas le regarder, sinon j’aurais renoncé à mon projet. J’ai pris mon baluchon et je suis parti en silence. Longue route à venir.

Pour ne pas m’épuiser,  je dors le jour sous ma cape dont je me fais une tente à l’abri d’une trop vive lumière. Le creux entre deux dunes devient mon lit, tandis que je marche toute la nuit, en évitant la morsure du serpent et la piqûre du scorpion.

Au bout de trois nuits, je croise sur ma route une caravane sur le point de partir vers le nord. D’abord, on se méfie de moi, me confondant avec un voleur. Un homme âgé enturbanné s’approche, recherche mon corps au travers de mes vêtements poussiéreux pour ne trouver que des dattes sèches,  une gourde presque vide, des bracelets en cuivre et en or et quelques billets qu’il montre à ses compagnons avant de me les prendre. « Le Miséricordieux vient de payer pour ton voyage » murmure-t-il à mon oreille. Il me sourit, pose la main droite sur son cœur en guise de marque d’excuse, comme si se faire dépouiller était une marque de respect, et me conduit vers les autres.

Avec eux, je cesse de compter les heures. D’ailleurs, toutes ces dunes qui font et refont l’horizon me font perdre la notion du temps. Je crois comprendre que nous sommes dans l’antique Nubie. Les chameaux vont nonchalamment sous les constellations ou dans la fraîcheur de l’aube. Ce sont eux qui nous conduisent et non pas les hommes.

À présent, nous longeons un fleuve bordé de joncs et de palmiers que les caravaniers appellent le Nil qui pourfend le désert en deux pans ocre. Je n’ai jamais vu autant d’eau de toute mon existence, puis au bout d’un doigt qui pointe le lointain, j’aperçois un profil de pharaon ou un flanc de pyramide. Je quitte ensuite la caravane juste avant d’arriver au Caire, cité cosmopolite, où le bruit des automobiles me terrifie et me fascine tout à la fois… Je m’aventure dans les rues étroites d’un quartier. Les maisons aux murs blanchis à la chaux et aux persiennes colorées laissent s’échapper des parfums d’agneau rôti et de couscous à la cardamone. Je salive et je décide de m’éloigner. Or, la fatigue m’envahit au point de m’endormir au fond d’un souk, sous un étal de citrons et de grenades. Le lendemain matin, le marchand de fruits me conduit à sa demeure où je me lave et me repose. Une fois sa journée de travail terminée, il me dit à voix haute « Salut l’étranger, jusqu’où va l’errance ? », lors de son entrée dans sa demeure. Je lui avoue que je veux comme destination finale l’Angleterre. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être à cause des chansons des Beatles dont mon cousin fredonnait les chansons… Le marchand m’explique que je devrai aller vers l’ouest sur le bord de la mer, puis la traverser… « Et  pas question de traverser le Sahara, car c’est la mort assurée que tu appelles sur toi. Tu ne laisseras ton père sans descendance, jeune Idris ». Je lui souris afin de lui faire comprendre que j’ai bien compris son conseil.

Au beau milieu de la nuit, je lui écris « choukrane » ou merci si vous préférez, sur la marge grise de son journal taché de café, puis je suis parti. Les néons et la musique des klaxons me procurent l’énergie pour parcourir les boulevards. Je traverse la ville, puis je bifurque vers la gauche au sortir de ce brouhaha urbain. D’un côté de la route, le désert plongé dans la pénombre et de l’autre, les lumières d’Alexandrie la savante et la Méditerranée. Je me retourne et j’arbore fièrement mon pouce droit. Au bout de quelques minutes, un camion s’immobilise. Le chauffeur et le passager m’invitent à embarquer dans la boîte arrière et à m’installer confortablement au milieu des chèvres et des brebis. Je monte péniblement et le camion démarre. Les brebis ne sont pas dérangées par ma présence, alors que les chèvres curieuses bêlent leur étonnement de me savoir au milieu d’elles. Je m’adosse tout près de la cabine du camion avant de m’endormir la tête enfouie dans une toison laineuse. Au bout de quelques heures, j’étire le bras et je saisis le pis d’une chèvre docile dont le trait de lait chaud me remplit vite la bouche, puis je me rendors… jusqu’au moment où le chauffeur freine le véhicule pour me dire : « Nous sommes arrivés en Lybie et nous devons entrer à l’intérieur des terres ». Je saute du camion et je me dirige vers le bord de la mer.

Comme par enchantement, un marin arrive et m’embarque en précisant qu’il va vers l’ouest. Il m’offre du pain pita sur lequel il dépose une confiture parfumée et m’offre du thé brûlant. Pendant des heures, je fixerai la mer, tandis que le marin ne perdra jamais de vue la côte. À chacun son idée d’un monde meilleur. Une fois rendu près de la Tunisie, le marin me prie de débarquer, avant qu’un autre marin me convie pour le reste de mon trajet jusqu’à Djerba. Ce dernier me remet un sac de plastique contenant de l’argent. Il me prie d’accepter son offrande providentielle. Je ne sais comment le remercier. Je pleure de gratitude, car j’en aurai besoin pour payer le passeur.

Arrivé à bon port, je plonge dans la mer afin de nettoyer mes vêtements et de décrasser ma peau. Par la suite, je rejoins un groupe de clandestins sur le rivage. Ne pas dormir, ne plus dormir, pas maintenant.

«En ce lundi, matin, il fait 10 degrés à Montréal, on prévoit une  journée ensoleillée, toutefois les ponts sont déjà congestionnés et le métro connaît une autre interruption de service malgré les bonnes intentions de la société de transport. Bonne journée à tous nos auditeurs…» crache le radio-réveil. Je me lève. Après le café et la toilette du matin, je constate que mon stylo bille est en panne sèche et que mon ordinateur ne vaut guère mieux. Angoisse de la page blanche. Au pire, un bon crayon HB et un bloc-notes feront l’affaire. C’est vrai, je dois écrire une histoire sur Lampedusa.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Malik

Est-ce que j’existe ?  Ai-je le droit de respirer ?  Vivre ressemble à une condamnation à mort.  Je vis dans un perpétuel clair-obscur : caché le jour depuis ma venue au monde par les femmes de ma famille et sortant la nuit au clair de lune.

Qu’ai-je fait pour mériter ce sort si peu enviable ?  À quoi correspond cette fatalité ?  À peine éloigné du jupon maternel, que me voilà séparé du monde…

On m’a déjà raconté que peu après ma naissance, je vagissais dans mon berceau.  Ma couverture devait être tombée et j’avais froid au cœur d’une nuit à la lune éclipsée. Les vents se sont levés. Le rideau de la hutte se mit à bouger, juste avant l’entrée d’une lionne et de son petit. Le gros chat s’approcha doucement, sentit ma peau, me lécha du visage aux orteils, pendant que son petit jouait avec le bout de tissu chu. On m’a dit que je souriais, ravi par cette marque d’affection. Par la suite, la lionne est venue s’assurer de ma croissance de temps à autre… Les femmes n’ont jamais chassé la bête protectrice. On ne se bat contre les esprits qui viennent nous visiter sous la forme d’un animal. On les respecte. On accepte. On les remercie. C’est tout. En fait, je ne me rappelle pas. Je ne me souviens plus. Toutefois, ma grand-mère me disait que c’était de bon augure, que je saurais toujours me débrouiller et trouver mon chemin, puisque cette lionne était ma guide intérieure. Elle me montrerait bientôt la route.

Je passe mes journées à tisser des objets en nattes ou à préparer des paniers de fruits pour le marché. Je tente de me rendre utile comme je le peux. Les femmes me cachent, tandis que les hommes cherchent à me saisir et me disent que je passerai sous le fil du couteau. En quoi les ai-je offensé ou provoqué ? Ma grand-mère les oblige à garder leurs distances en ouvrant ses mains comme si elle voulait les griffer et les dévisager. Les hommes reculent. Il vaut mieux pour eux, sinon elle les aurait frappés ou pire encore elle leur aurait jeté un sort. On sait ses paroles puissantes. Je me réfugie alors derrière ma grand-mère maternelle que personne n’ose défier et je pleure une rivière à la saison des pluies. J’extirpe par mes larmes leur ressentiment et leur haine sans trop comprendre la raison des choses. Ma grand-mère me caresse la tête en me disant : « Tu n’as que dix ans. Un jour quand tu seras un peu plus grand et si la vie le permet, je te raconterai les étoiles, le soleil, l’histoire de notre famille, les grâces des cieux et les malédictions ». Mon visage s’enfouit contre son ventre couvert d’une robe colorée comme les fruits cueillis au petit matin par ma mère, mes tantes, ma sœur Fasiha. Il semble bien que je sois bien le seul de la famille qui doive prendre autant de précautions pour se garantir un lendemain.

Malgré mon isolement, j’ai appris à lire, à compter, à dire des mots en anglais, en français, car ma sœur aînée me disait que cela me serait utile tôt ou tard. J’aime beaucoup quand elle me lit Les fables de La Fontaine. Je ris beaucoup quand le renard rusé réussit à faire tomber le fromage du bec du corbeau si fier ou bien que la tortue si lente se paie la tête du lièvre vaniteux au fil d’arrivée.

Dans ma tête, je dévale des collines poursuivant des cerceaux en plastique obtenus à la ville par ma mère pour ma sœur en échange de manioc, je garde les chèvres et les moutons, je grimpe aux arbres pour voir le lointain, la brousse, les monts, la forêt à la ligne de l’horizon. Par la suite, mes rêveries se dissipent… À quoi bon m’attarder à ces activités qui me sont interdites ?

Pour écouler le temps, une fois mes tâches effectuées, je prends une branche d’acacia et je dessine sur le sol en terre battue un singe mangeant une banane, une girafe s’étirant le cou à la recherche de pousses tendres, un vautour planant dans le ciel en quête des restes d’une gazelle. Je m’exprime ainsi sous le regard amusé et complice de ma grand-mère et de ma sœur. Ma mère, passant à côté de moi, m’agace en brouillant de son pied mon dernier dessin comme une envolée de grues au petit matin près d’une rive. « Malik, mon fils, comme tu peux être rêveur ! Le travail ne se fait pas tout seul. Si tu t’ennuies, je peux te donner d’autres responsabilités », me dit ma mère avec une légère pointe de reproche dans la voix. « Ma fille, comme tu peux être amère parfois comme certaines noix invendues que l’on donne aux ânes et aux chèvres. Un rêve nous parle davantage qu’un vieux sage assis au pied de l’arbre à palabres » ajoute ma grand-mère bien rassurante. « Avec toi, maman, je n’ai jamais le dernier mot », précise ma mère froissée qui sort étendre du linge au grand air. Pour détendre l’atmosphère, Fasiha se met à fredonner un air du clan.  Ma grand-mère, qui me fait un clin d’œil, et ma mère reprennent le chant en canon. J’aide ma sœur à ramasser du bois juste à côté de la hutte, ce qui nous servira à cuire notre maigre dîner.

Cette nuit-là, je voulais rester éveillé, mais je n’y arrivais pas. Mes paupières à peine fermées m’ont ouvert la porte des songes. Je marchais dans la brousse sans but précis. Je trébuchais et je me relevais. Il faisait noir. Seule une lanterne guidait mes pas. « Va ton chemin, ta vie ne sera bientôt plus la même. Je n’aurai pas eu le temps de t’expliquer, mais j’aurai été ta meilleure alliée. Je suis comme toi. Fais confiance en ta destinée. Va, va ! », m’avoue ma grand-mère dont j’entends la voix susurrée dans la nuée qui passe au-dessus de ma tête. Par la suite, tout s’est précipité… Des hommes crient, tandis que d’autres jouent du tam-tam. Le cri d’une vieille femme déchire le silence de la nuit. Je vois à l’entrée de notre hutte le tissu de sa robe en lambeaux. Je sens une odeur de chair brûlée. Les pleurs me montent aux yeux. « Malik, réveille-toi, fais vite ! », me dit ma mère. J’enfile un bermuda et un t-shirt. Elle me remet un baluchon et une lanterne éteinte. « Va, marche, jusque sur le haut plateau. Tu y seras au pays des lions. Va, ta sœur et moi, allons faire diversion. », me suggère ma mère essoufflée, pendant que ma sœur Fasiha met le feu à certaines huttes de l’autre côté du village. Les villageois quittent le bûcher de ma grand-maman suppliciée pour aller puiser l’eau requise afin d’éteindre les feux qui détruisent peu à peu les lieux.

À grande surprise, ma mère allume même notre propre hutte. À l’aube, les hommes me croiront mort consumé comme une torche vivante par mon drap et ma natte, puis réduit en cendres. J’en profite pour partir aussitôt en silence. Les herbes hautes de la brousse m’arrivent au milieu du torse et m’égratignent les bras. Au bout de dix minutes de marche sur un sentier, je frotte une allumette sur mon bermuda et j’allume la lanterne. Le rire des hyènes et le rugissement d’un guépard à faible distance me font comprendre que je suis à la fois objet de curiosité et proie potentielle. Je reste calme.

Au petit matin, j’arrive à destination, le haut plateau rocheux. J’y accède par un escalier constitué de pierres grossièrement taillées. J’ai la surprise de contempler la région avec tout droit devant moi mon village rasé par les flammes. En me retournant, je découvre un potager aménagé en des sacs de toile : des laitues, du chou, des arachides y poussent. J’ai la nette impression que ma mère y est pour quelque chose. À une trentaine de mètres, une source jaillit et les cornes d’un jeune gnou pointent en direction de l’entrée d’une caverne qui sera mon logis. Je m’improvise un lit dans un creux rempli de sable. Le sommeil me gagne.

Une langue rugueuse ayant à peine bue à même la source me lave le visage et les mains, la lionne pose sa tête sur mon ventre et soupire. Je ne crains rien. Je suis bien.

L’horaire adopté depuis mon enfance correspond à celui de la lionne. À la nuit tombée, elle chasse et me rapporte ses offrandes. Avec les herbes du potager, je lui panse ses plaies. Hormis la saison des amours, elle fuit les mâles. En fait, elle ne supporte que ma présence. Le jour, nous nous reposons. Un matin, elle n’est pas revenue. J’ai compris que l’existence l’avait amenée vers une autre brousse. Ce même matin, une fièvre me fait tomber dans une lassitude profonde comme une pause interminable où l’on perd ses repères.

« Malik, Malik, réveille-toi. Tu dors tout le temps », me dit Jasmine, mon enseignante montréalaise.

Je lui souris spontanément. « Je te remets Bastet. Elle veillera sur toi. » signale-t-elle en me confiant une lionne en peluche.

Elle m’apprend aussi qu’une ONG fera venir à Montréal ma mère et ma sœur Fasiha qui ont risqué leur vie pour moi, Malik, l’albinos, tout comme l’était ma grand-mère.

 

© Denis Morin, texte, 2019

L’équilibriste

Sur un fil de fer,

Il déambulait

L’équilibriste

Sans filet

Sa vie il jouait

Au-dessus de lui

Les vents de la vallée

Et le vol des rapaces

En contrebas,

Le lit d’une rivière

Asséchée

Depuis qu’une société minière

Exploitait cette zone

Sur un fil de fer,

Il traversait

Le monde connu, en arrière

Un monde nouveau, devant lui

Et s’il fallait se défaire

D’une chrysalide

Forgée au cours des années

D’habitudes,

D’apparentes certitudes

Et finalement,

S’envoler

Tel le papillon qu’il était

Vraiment.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

Kim Nguyên

Kim Nguyên

Elle est, était, fut

Boat people

Nguyên, patronyme

Hyper commun

Comme Tremblay au Québec

Et Dupont en France

 

Errance

Elle a vogué sa galère

Entre la Mer de Chine

Vancouver, Montréal, Paris et Berlin

Elle n’est pas d’ici

Elle n’est plus d’ailleurs

 

Naturalisée ?

Paralysée

Par les démarches administratives

Et les conventions internationales

 

Apatride

Fait divers des médias

Tache d’encre

Algorithme

Donnée statistique

Pièce d’identité

Futur document d’archives

Kim Nguyên

Elle est, était, fut…

 

© Texte, Denis Morin, 2018

La tigresse et le panier d’osier

Indira

Savait ses jours compter

À présent veuve

La belle-famille la chassa

Ce qui doubla son épreuve

Elle plaça ses jumeaux

Dans un panier d’osier

Les jumeaux glissèrent

Sur les eaux du Gange

Pendant ce temps

Un couple stérile

Priait après les ablutions

Aux abords d’un temple

Pour que les divinités vinssent

À leur secours

Soudain une tigresse

Somnolant sur un îlot de joncs

Se réveilla

Saisit la panier

Lui passant au museau

Elle nagea

Vers la rive

Et remit au couple

Leur vœu exaucé.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

L’enfant-soldat

L’enfant-soldat

S’est vu retirer

Famille et terre

Lui, l’aîné

Pour se faire offrir

Bisbille et guerre

Il joue à sauve qui peut

Son enfance, on la blesse

En guise de jeu

Il tire, il tue

En rêve, il revoit

Sa mère, ses frères

Son père l’a-t-il connu

Fut-il reconnu ?

C’est toujours son oncle maternel

Qui veillait sur eux

Il espère semailles

Boustifaille, paix

Sous la chaleur de l’après-midi

Se ferment ses paupières

Entre deux combats…

Mamadou,

Mamadou,

Tu t’es endormi

La classe est finie

Nous sommes à Montréal

Il est 16 heures et demie.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

Souffleurs de vers

Lorraine me glisse à l’oreille

« Les poètes sont des souffleurs de vers »

Elle demeure toujours à la fine pointe

Je lui concède raison

Sans l’ombre d’un doute

J’ajouterai sans gêne

« Les poètes sont des souffleurs de rêves »

Naviguant entre grèves

Si familières

Et paysages interstellaires

Leur vision du monde

Vaut la joie de l’écoute

Vous qui n’écrivez

Jamais rien

Soyez au rendez-vous

De nos mots les plus doux

De nos mots les plus fous

Ainsi va la poésie.

 

© Texte, Denis Morin, sauf citation de Lorraine Lapointe, 2018

 

 

 

Sur la pointe des pieds

Elle marchait

Enfant

Sur la pointe des pieds

Toute discrète

Toute secrète

Ne pas éveiller de soupçons

Eviter le moindre bruit

 

Elle marchait

Toute grande

Dans ses escarpins

Sur la pointe des pieds

Raffinée

Tout aussi secrète

Ainsi, elle menait sa vie

 

Elle marchait

Boulot

Courses

Affaires de famille

Évitant les bisbilles

Elle se voyait marchant sur les eaux

Du lac de Tibériade.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

Dans un carnet

Il n’était pas au rendez-vous

Fixé depuis deux semaines

Quelle déveine

On esquisse des pieds et des mains

Dans un carnet

On semble fol

On dessine aussi une clef de sol

Inquiet

Deuxième lapin

Posé, je me résigne

Raté le ciné,

L’exposition au musée

Je serais mieux chez moi

Écoutant Barbara

À m’occuper de mes bouquets

À écrire sur les femmes dans l’art

Qu’à espérer

Un appel d’un abonné absent

Qui n’en vaut plus la peine

Désintérêt

« Garçon, l’addition

S’il vous plaît ! »

 

© Texte, Denis Morin, 2018

Le poète

Il manie

Le stylo et la souris

Pas vraiment la hache

Le couteau

Seuls les mots peuvent

Avoir du mordant,

Un côté incisif

 

En règle générale

Le poète préfère

Les livres

Les vers et la prose qui le rendent ivre

Par tant de beauté partagée

 

Par essence

Le poète écrit

Mais il lui arrive

De déclamer

Mais il lui arrive

De se taire

Selon si on souhaite l’entendre

Ou faire fi de sa compagnie

 

Il est en quête…

Sentiments, choses et mystères

Qui le tourmentent au travail

Qui l’éveillent la nuit

Lui font sortir un calepin,

Amas végétal recyclé, ligné

Anodin

 

À tout prix, il lui faut

Écrire une image

Tout droit, de biais, en marge

Faute de papier,

Au creux de sa main.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

Sans aucune rancune

Elle me disait

Têtu, obstiné

Trop dans le mental

Trop dans l’ego

Elle me prodiguait

Des conseils sur les arts et la vie

Par je ne sais trop quel hasard

Ces conseils, elle ne se les appliquait

Pas à elle-même

Je la trouvais talentueuse, brillante

Comme une lanterne sous le boisseau

Flemmarde

Intuitive

Un brin vaniteuse

Elle jouait trop peu du clavier

De l’ordinateur et du piano

Les mots et les notes

Toujours remis à demain

Selon elle, je la méprisais

Pour ma part, ce n’était pas le cas

Je voulais secouer son immobilisme

Avant qu’il ne fût trop tard

Elle en eut marre

Que je lui rappelle

Le fait que n’écrire

Juste par temps inspirés

Par le Ciel ou autres bonnes ondées

Sur le moment, on est bien

Ancré dans le présent

Mais cela ne mène à rien

Sinon qu’à des regrets

De passer à côté de ses talents

Le sablier et l’hiver poussent sur les feuilles

Rageurs, nous nous sommes bloqués

Ici et là, tant dans le réel que sur les réseaux virtuels

Bon vent !

Que la Vie soit sa muse

Je m’en retourne

Justement à mon secrétaire

Mon clavier me tient meilleure compagnie

Tout ceci est écrit sans aucune rancune.

 

Ton piano

Ton souffle parti

Le piano est sorti

De la maison

En présence de tes fils

Tes cendres dorment

Entre tes livres, au salon

Puis d’autres mains

Joueront dès maintenant

Tes partitions,

Chansons de Félix Leclerc,

Partitions de Bach

Après deux ans de deuil

C’est moi qui prépare à présent

Ta soupe saupoudrée de cerfeuil.

 

Le matin

Le matin. En passant.

Rame de métro. Où sont les oiseaux ?  Ils dansent en notes sur MP3 et sur des cellulaires.

Je n’ose regarder les passagers.  Prison de verre et de plastique.  Wagon, tunnel.  Message inaudible à la clientèle.  Certains dorment, baillent, lisent, se lèvent, tiennent à peine debout.

Sortie quatre stations plus loin.  Bousculade d’étudiants.  Dictionnaire à peine acheté, dictionnaire à peine échappé sur les rails.  Interruption de service.  Je n’y suis pour rien ou si peu. « Non, rien de rien… » qu’elle chantait la Piaf.  Elle dort au Père Lachaise.

Prenez donc une bûche et venez me jaser un brin le matin.

 

© Texte, Denis Morin, 2018

La vie, dans le mouvement

L’écriture se nourrit de temps arraché à la cacophonie de la modernité et de régularité.  Donc, on ne saute pas un jour sans broder quelques lignes, sans confier à l’écran ou au papier un état d’âme, une pensée, un dialogue à intégrer dans un chapitre de roman.

Oui, les états de grâce existent où les muses et les esprits des disparus nous soufflent l’image émouvante et la rime parfaite, mais bien plus souvent qu’autrement il nous faut un brin de fatigue oculaire pour que jaillisse un texte convenable qui saura faire réfléchir ou à tout le moins émouvoir le lecteur en sa chaumière.

Malgré les apparences, je n’ai pas le verbe facile.  Je suis timide.  Je me fais violence, puisqu’écrire m’est nécessaire pour vivre.  Tiens, je vous écris en ce moment dans le silence. Pas de télévision allumée pour distraire le regard, pas de Messenger ouvert, par de musique pour m’éviter le risque de m’envoler sur une mélodie.

Le livre en devenir se forge à coups de phrases prélevées, voire cueillies dans l’air.  Qui de l’imaginaire et de la raison se met au service de l’un ou de l’autre ?  Je ne saurais dire.  Cela importe peu.  Allons de l’avant, la vie étant dans le mouvement, dans le geste, des mots qui défilent et de l’iris qui lit…

À suivre…

 

© Texte, Denis Morin, 2018