Afrique, Egypte, Lampedusa, Libye, Méditerranée, migrants, nouvelle

Idris

Ne pas dormir, ne plus dormir, pas maintenant. D’habitude, le soleil me brûle la peau et le sable du désert m’assèche les yeux. Maintenant, le vent salé de la mer prend la place. Je ne suis pas né du bon côté du monde, voilà ce que je pense. Moi, Idris, je ne baisse pas les bras devant le moindre effort. Je me recouvre la tête d’un keffieh improvisé avec un bout de chiffon.

Ma mère m’a demandé la raison de mon départ. Je lui ai répondu :   « Je ne suis qu’en périphérie de la vie. Je veux plonger au cœur de ma vie ». Elle a déposé le plateau argenté sur lequel reposaient une théière et des verres étroits décorés d’arabesques pour le thé à la menthe, avant de me sourire et de me pincer la joue droite comme elle le faisait quand j’étais enfant. Elle m’a répondu : « Gamin, tu nous disais qu’adulte, tu parcourrais le monde. Il semble bien que ce jour soit bien arrivé. Que le Ciel te protège ». Mon père a pleuré, le visage enfoui dans la paume de ses mains, et j’ai tourné la tête pour ne pas le regarder, sinon j’aurais renoncé à mon projet. J’ai pris mon baluchon et je suis parti en silence. Longue route à venir.

Pour ne pas m’épuiser,  je dors le jour sous ma cape dont je me fais une tente à l’abri d’une trop vive lumière. Le creux entre deux dunes devient mon lit, tandis que je marche toute la nuit, en évitant la morsure du serpent et la piqûre du scorpion.

Au bout de trois nuits, je croise sur ma route une caravane sur le point de partir vers le nord. D’abord, on se méfie de moi, me confondant avec un voleur. Un homme âgé enturbanné s’approche, recherche mon corps au travers de mes vêtements poussiéreux pour ne trouver que des dattes sèches,  une gourde presque vide, des bracelets en cuivre et en or et quelques billets qu’il montre à ses compagnons avant de me les prendre. « Le Miséricordieux vient de payer pour ton voyage » murmure-t-il à mon oreille. Il me sourit, pose la main droite sur son cœur en guise de marque d’excuse, comme si se faire dépouiller était une marque de respect, et me conduit vers les autres.

Avec eux, je cesse de compter les heures. D’ailleurs, toutes ces dunes qui font et refont l’horizon me font perdre la notion du temps. Je crois comprendre que nous sommes dans l’antique Nubie. Les chameaux vont nonchalamment sous les constellations ou dans la fraîcheur de l’aube. Ce sont eux qui nous conduisent et non pas les hommes.

À présent, nous longeons un fleuve bordé de joncs et de palmiers que les caravaniers appellent le Nil qui pourfend le désert en deux pans ocre. Je n’ai jamais vu autant d’eau de toute mon existence, puis au bout d’un doigt qui pointe le lointain, j’aperçois un profil de pharaon ou un flanc de pyramide. Je quitte ensuite la caravane juste avant d’arriver au Caire, cité cosmopolite, où le bruit des automobiles me terrifie et me fascine tout à la fois… Je m’aventure dans les rues étroites d’un quartier. Les maisons aux murs blanchis à la chaux et aux persiennes colorées laissent s’échapper des parfums d’agneau rôti et de couscous à la cardamone. Je salive et je décide de m’éloigner. Or, la fatigue m’envahit au point de m’endormir au fond d’un souk, sous un étal de citrons et de grenades. Le lendemain matin, le marchand de fruits me conduit à sa demeure où je me lave et me repose. Une fois sa journée de travail terminée, il me dit à voix haute « Salut l’étranger, jusqu’où va l’errance ? », lors de son entrée dans sa demeure. Je lui avoue que je veux comme destination finale l’Angleterre. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être à cause des chansons des Beatles dont mon cousin fredonnait les chansons… Le marchand m’explique que je devrai aller vers l’ouest sur le bord de la mer, puis la traverser… « Et  pas question de traverser le Sahara, car c’est la mort assurée que tu appelles sur toi. Tu ne laisseras ton père sans descendance, jeune Idris ». Je lui souris afin de lui faire comprendre que j’ai bien compris son conseil.

Au beau milieu de la nuit, je lui écris « choukrane » ou merci si vous préférez, sur la marge grise de son journal taché de café, puis je suis parti. Les néons et la musique des klaxons me procurent l’énergie pour parcourir les boulevards. Je traverse la ville, puis je bifurque vers la gauche au sortir de ce brouhaha urbain. D’un côté de la route, le désert plongé dans la pénombre et de l’autre, les lumières d’Alexandrie la savante et la Méditerranée. Je me retourne et j’arbore fièrement mon pouce droit. Au bout de quelques minutes, un camion s’immobilise. Le chauffeur et le passager m’invitent à embarquer dans la boîte arrière et à m’installer confortablement au milieu des chèvres et des brebis. Je monte péniblement et le camion démarre. Les brebis ne sont pas dérangées par ma présence, alors que les chèvres curieuses bêlent leur étonnement de me savoir au milieu d’elles. Je m’adosse tout près de la cabine du camion avant de m’endormir la tête enfouie dans une toison laineuse. Au bout de quelques heures, j’étire le bras et je saisis le pis d’une chèvre docile dont le trait de lait chaud me remplit vite la bouche, puis je me rendors… jusqu’au moment où le chauffeur freine le véhicule pour me dire : « Nous sommes arrivés en Lybie et nous devons entrer à l’intérieur des terres ». Je saute du camion et je me dirige vers le bord de la mer.

Comme par enchantement, un marin arrive et m’embarque en précisant qu’il va vers l’ouest. Il m’offre du pain pita sur lequel il dépose une confiture parfumée et m’offre du thé brûlant. Pendant des heures, je fixerai la mer, tandis que le marin ne perdra jamais de vue la côte. À chacun son idée d’un monde meilleur. Une fois rendu près de la Tunisie, le marin me prie de débarquer, avant qu’un autre marin me convie pour le reste de mon trajet jusqu’à Djerba. Ce dernier me remet un sac de plastique contenant de l’argent. Il me prie d’accepter son offrande providentielle. Je ne sais comment le remercier. Je pleure de gratitude, car j’en aurai besoin pour payer le passeur.

Arrivé à bon port, je plonge dans la mer afin de nettoyer mes vêtements et de décrasser ma peau. Par la suite, je rejoins un groupe de clandestins sur le rivage. Ne pas dormir, ne plus dormir, pas maintenant.

«En ce lundi, matin, il fait 10 degrés à Montréal, on prévoit une  journée ensoleillée, toutefois les ponts sont déjà congestionnés et le métro connaît une autre interruption de service malgré les bonnes intentions de la société de transport. Bonne journée à tous nos auditeurs…» crache le radio-réveil. Je me lève. Après le café et la toilette du matin, je constate que mon stylo bille est en panne sèche et que mon ordinateur ne vaut guère mieux. Angoisse de la page blanche. Au pire, un bon crayon HB et un bloc-notes feront l’affaire. C’est vrai, je dois écrire une histoire sur Lampedusa.

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Afrique subsaharienne, conte, enfance, enfant albinos

Malik

Est-ce que j’existe ?  Ai-je le droit de respirer ?  Vivre ressemble à une condamnation à mort.  Je vis dans un perpétuel clair-obscur : caché le jour depuis ma venue au monde par les femmes de ma famille et sortant la nuit au clair de lune.

Qu’ai-je fait pour mériter ce sort si peu enviable ?  À quoi correspond cette fatalité ?  À peine éloigné du jupon maternel, que me voilà séparé du monde…

On m’a déjà raconté que peu après ma naissance, je vagissais dans mon berceau.  Ma couverture devait être tombée et j’avais froid au cœur d’une nuit à la lune éclipsée. Les vents se sont levés. Le rideau de la hutte se mit à bouger, juste avant l’entrée d’une lionne et de son petit. Le gros chat s’approcha doucement, sentit ma peau, me lécha du visage aux orteils, pendant que son petit jouait avec le bout de tissu chu. On m’a dit que je souriais, ravi par cette marque d’affection. Par la suite, la lionne est venue s’assurer de ma croissance de temps à autre… Les femmes n’ont jamais chassé la bête protectrice. On ne se bat contre les esprits qui viennent nous visiter sous la forme d’un animal. On les respecte. On accepte. On les remercie. C’est tout. En fait, je ne me rappelle pas. Je ne me souviens plus. Toutefois, ma grand-mère me disait que c’était de bon augure, que je saurais toujours me débrouiller et trouver mon chemin, puisque cette lionne était ma guide intérieure. Elle me montrerait bientôt la route.

Je passe mes journées à tisser des objets en nattes ou à préparer des paniers de fruits pour le marché. Je tente de me rendre utile comme je le peux. Les femmes me cachent, tandis que les hommes cherchent à me saisir et me disent que je passerai sous le fil du couteau. En quoi les ai-je offensé ou provoqué ? Ma grand-mère les oblige à garder leurs distances en ouvrant ses mains comme si elle voulait les griffer et les dévisager. Les hommes reculent. Il vaut mieux pour eux, sinon elle les aurait frappés ou pire encore elle leur aurait jeté un sort. On sait ses paroles puissantes. Je me réfugie alors derrière ma grand-mère maternelle que personne n’ose défier et je pleure une rivière à la saison des pluies. J’extirpe par mes larmes leur ressentiment et leur haine sans trop comprendre la raison des choses. Ma grand-mère me caresse la tête en me disant : « Tu n’as que dix ans. Un jour quand tu seras un peu plus grand et si la vie le permet, je te raconterai les étoiles, le soleil, l’histoire de notre famille, les grâces des cieux et les malédictions ». Mon visage s’enfouit contre son ventre couvert d’une robe colorée comme les fruits cueillis au petit matin par ma mère, mes tantes, ma sœur Fasiha. Il semble bien que je sois bien le seul de la famille qui doive prendre autant de précautions pour se garantir un lendemain.

Malgré mon isolement, j’ai appris à lire, à compter, à dire des mots en anglais, en français, car ma sœur aînée me disait que cela me serait utile tôt ou tard. J’aime beaucoup quand elle me lit Les fables de La Fontaine. Je ris beaucoup quand le renard rusé réussit à faire tomber le fromage du bec du corbeau si fier ou bien que la tortue si lente se paie la tête du lièvre vaniteux au fil d’arrivée.

Dans ma tête, je dévale des collines poursuivant des cerceaux en plastique obtenus à la ville par ma mère pour ma sœur en échange de manioc, je garde les chèvres et les moutons, je grimpe aux arbres pour voir le lointain, la brousse, les monts, la forêt à la ligne de l’horizon. Par la suite, mes rêveries se dissipent… À quoi bon m’attarder à ces activités qui me sont interdites ?

Pour écouler le temps, une fois mes tâches effectuées, je prends une branche d’acacia et je dessine sur le sol en terre battue un singe mangeant une banane, une girafe s’étirant le cou à la recherche de pousses tendres, un vautour planant dans le ciel en quête des restes d’une gazelle. Je m’exprime ainsi sous le regard amusé et complice de ma grand-mère et de ma sœur. Ma mère, passant à côté de moi, m’agace en brouillant de son pied mon dernier dessin comme une envolée de grues au petit matin près d’une rive. « Malik, mon fils, comme tu peux être rêveur ! Le travail ne se fait pas tout seul. Si tu t’ennuies, je peux te donner d’autres responsabilités », me dit ma mère avec une légère pointe de reproche dans la voix. « Ma fille, comme tu peux être amère parfois comme certaines noix invendues que l’on donne aux ânes et aux chèvres. Un rêve nous parle davantage qu’un vieux sage assis au pied de l’arbre à palabres » ajoute ma grand-mère bien rassurante. « Avec toi, maman, je n’ai jamais le dernier mot », précise ma mère froissée qui sort étendre du linge au grand air. Pour détendre l’atmosphère, Fasiha se met à fredonner un air du clan.  Ma grand-mère, qui me fait un clin d’œil, et ma mère reprennent le chant en canon. J’aide ma sœur à ramasser du bois juste à côté de la hutte, ce qui nous servira à cuire notre maigre dîner.

Cette nuit-là, je voulais rester éveillé, mais je n’y arrivais pas. Mes paupières à peine fermées m’ont ouvert la porte des songes. Je marchais dans la brousse sans but précis. Je trébuchais et je me relevais. Il faisait noir. Seule une lanterne guidait mes pas. « Va ton chemin, ta vie ne sera bientôt plus la même. Je n’aurai pas eu le temps de t’expliquer, mais j’aurai été ta meilleure alliée. Je suis comme toi. Fais confiance en ta destinée. Va, va ! », m’avoue ma grand-mère dont j’entends la voix susurrée dans la nuée qui passe au-dessus de ma tête. Par la suite, tout s’est précipité… Des hommes crient, tandis que d’autres jouent du tam-tam. Le cri d’une vieille femme déchire le silence de la nuit. Je vois à l’entrée de notre hutte le tissu de sa robe en lambeaux. Je sens une odeur de chair brûlée. Les pleurs me montent aux yeux. « Malik, réveille-toi, fais vite ! », me dit ma mère. J’enfile un bermuda et un t-shirt. Elle me remet un baluchon et une lanterne éteinte. « Va, marche, jusque sur le haut plateau. Tu y seras au pays des lions. Va, ta sœur et moi, allons faire diversion. », me suggère ma mère essoufflée, pendant que ma sœur Fasiha met le feu à certaines huttes de l’autre côté du village. Les villageois quittent le bûcher de ma grand-maman suppliciée pour aller puiser l’eau requise afin d’éteindre les feux qui détruisent peu à peu les lieux.

À grande surprise, ma mère allume même notre propre hutte. À l’aube, les hommes me croiront mort consumé comme une torche vivante par mon drap et ma natte, puis réduit en cendres. J’en profite pour partir aussitôt en silence. Les herbes hautes de la brousse m’arrivent au milieu du torse et m’égratignent les bras. Au bout de dix minutes de marche sur un sentier, je frotte une allumette sur mon bermuda et j’allume la lanterne. Le rire des hyènes et le rugissement d’un guépard à faible distance me font comprendre que je suis à la fois objet de curiosité et proie potentielle. Je reste calme.

Au petit matin, j’arrive à destination, le haut plateau rocheux. J’y accède par un escalier constitué de pierres grossièrement taillées. J’ai la surprise de contempler la région avec tout droit devant moi mon village rasé par les flammes. En me retournant, je découvre un potager aménagé en des sacs de toile : des laitues, du chou, des arachides y poussent. J’ai la nette impression que ma mère y est pour quelque chose. À une trentaine de mètres, une source jaillit et les cornes d’un jeune gnou pointent en direction de l’entrée d’une caverne qui sera mon logis. Je m’improvise un lit dans un creux rempli de sable. Le sommeil me gagne.

Une langue rugueuse ayant à peine bue à même la source me lave le visage et les mains, la lionne pose sa tête sur mon ventre et soupire. Je ne crains rien. Je suis bien.

L’horaire adopté depuis mon enfance correspond à celui de la lionne. À la nuit tombée, elle chasse et me rapporte ses offrandes. Avec les herbes du potager, je lui panse ses plaies. Hormis la saison des amours, elle fuit les mâles. En fait, elle ne supporte que ma présence. Le jour, nous nous reposons. Un matin, elle n’est pas revenue. J’ai compris que l’existence l’avait amenée vers une autre brousse. Ce même matin, une fièvre me fait tomber dans une lassitude profonde comme une pause interminable où l’on perd ses repères.

« Malik, Malik, réveille-toi. Tu dors tout le temps », me dit Jasmine, mon enseignante montréalaise.

Je lui souris spontanément. « Je te remets Bastet. Elle veillera sur toi. » signale-t-elle en me confiant une lionne en peluche.

Elle m’apprend aussi qu’une ONG fera venir à Montréal ma mère et ma sœur Fasiha qui ont risqué leur vie pour moi, Malik, l’albinos, tout comme l’était ma grand-mère.

 

© Denis Morin, texte, 2019

écologie, conte, Création, eau, nature

La petite goutte d’eau

Ce matin-là, le ciel ressemblait à un bateau bleu azur qui aurait décidé subitement de descendre ses voiles gris. Approchons de plus près… Madame Nuage dit à sa famille, les gouttes et gouttelettes : “Très bientôt, je devrai vous laisser aller à votre destinée. Je n’y suis pour rien.”

“Pourquoi? Ce n’est pas juste. On est si bien ici, pas tout de suite.” s’étonne la petite goutte d’eau.

Madame Nuage secoue les plis de sa nuée comme on remue en vagues une ample jupe, en disant : “La vie est un cycle. Suivez votre cours, mais méfiez-vous d’une trop grande exposition au soleil.” Ainsi se met à tomber une averse de pluie. Les perles d’eau descendent du firmament à vive allure, à une vitesse voire même vertigineuse, comme si elles avaient emprunté une luge pour descendre le long de célestes montagnes. Trop prise par la chute soudaine, la petite goutte d’eau perd de vue ses sœurs. Elle frôle la cime d’un grand bouleau qui danse dans le vent, passe entre les branches d’un érable élégant paré de ses bourgeons entrouverts, glisse sur les aiguilles d’une pousse de sapin avant de faire un “pouf” bien senti à la surface d’un ruisseau.

“Où suis-je?” se demande la petite goutte d’eau.

“Tu viens de sauter à pieds joints comme font les enfants dans l’eau! Je suis le ruisseau. Je te souhaite la bienvenue, petite goutte d’eau.” lui répond le ruisseau.

“Je veux retourner chez moi, là-haut.” supplie la petite goutte d’eau.

“Tu es de partout et de nulle part. Tu es une parcelle d’eau. La nature puise en toi la vie.” explique patiemment le ruisseau.

“Merci pour ton compliment. Et qu’est-ce que je fais maintenant?” s’interroge la vagabonde.

“Tu suis le courant, suis-moi. Ce n’est vraiment pas compliqué.” répond le ruisseau.

La petite goutte d’eau se place sur le dos, puis dérive lentement, accroche un bloc de glace en train de fondre, effleure une feuille tombée l’automne dernier, avant de s’immobiliser contre une roche recouverte de mousse.

“Ruisseau, je suis bloquée là.” déclare la petite goutte d’eau.

“Qu’est-ce que tu veux que je fasse? Tu te débrouilles de ton mieux pour allez de l’avant. Avance, ne recule jamais. Moi, je continue ma route. Bonne chance.” lui répond le ruisseau empressé de vivre sa vie.

La petite goutte d’eau entre dans la mousse verte pour tenter de s’y frayer un chemin. Elle se faufile sous ce couvert végétal. Elle se bute le nez contre une paroi de pierre, décèle au toucher une fissure où se logent quelques radicelles et décide de rebrousser chemin. Une fois émergée de la mousse, la petite goutte d’eau pousse un “ouf” mi de contentement, mi de fatigue.

Un animal gris et brun avec un masque de bal autour de ses yeux sombres surgit à l’improviste tenant en pleine gueule une pomme bien rouge. Le fruit est déposé sur la roche.

“J’ai besoin de ton aide petite goutte d’eau…” dit le raton-laveur.

“Et comment animal étrange? répond-t-elle.

“Je viens de cueillir cette pomme abandonnée sur une branche durant tout l’hiver dans le verger d’à côté. J’en fais à présent mon dessert. J’ai rincé le fruit dans l’eau, mais j’ai omis ce coin demeuré sec.” complète-t-il.

La petite goutte d’eau s’approche du fruit, en mouille le coin oublié, à la joie de la bête, puis retombe sur le flanc de la roche. Le raton-laveur saisit le fruit de ses pattes avant, le croque avec appétit et le dévore en quelques bouchées, avant de se pourlécher les babines. En guise de remerciement, la bête caresse d’une patte le flanc de la roche, attrape en passant la petite goutte, immerge sa patte dans le ruisseau.

“Ravi de t’avoir rencontré, petite goutte d’eau.” lui dit le raton-laveur qui disparaît de la même façon qu’il est apparu, en empruntant l’écorce rugueuse d’un arbre comme un escalier.

Notre petite goutte d’eau se retrouve à nouveau dans l’eau du ruisseau en ce jour printanier. Elle s’amuse avec l’écume qui flotte en surface. Tous deux tourbillonnent comme deux valseurs, jusqu’au moment où la petite goutte se voit entraînée dans le sillage d’un canard qui passait par là.

“Le bon jour petite goutte d’eau.” dit-il en faisant miroiter ses plumes bleues et vertes sous la lumière.

“Le bon jour, coin coin…” répond la petite goutte.

“Je fais coin, coin et je suis un canard. Malgré mon beau plumage, de mon bec je fouille la vase et glane des herbes ici et là.” explique-t-il fièrement.

Devinant un malaise chez l’oiseau, elle le prie d’incliner la tête. Le canard, un peu maladroit, frappe de son bec l’eau, ce qui fait bondir la petite goutte d’eau dans l’œil gauche du volatile. La petite goutte d’eau déloge une poussière, ce qui fait sourire d’aise l’oiseau. Les deux nouveaux amis discutent pendant de longues minutes, ce qui les amène au point où l’eau du ruisseau se déverse dans la rivière.

“Tu m’excuseras. Je dois m’en retourner, là où nous nous sommes rencontrés, puisque ma cane et nos canetons m’y attendent. Au revoir, petite goutte d’eau.” dit le canard, avant de déposer la petite goutte d’eau sur une feuille de nénuphar.

Notre amie parcoure le pourtour de la feuille large comme si elle faisait un tour de manège, heureuse du temps qu’il fait et des nouvelles connaissances rencontrées. La lumière du jour traverse le poste végétal. La petite goutte d’eau cherche à suivre les veines de la plante au point de s’en étourdir. Lasse, elle se repose un instant près de la nervure centrale, quand une secousse vient perturber sa quiétude et la fait tomber dans l’eau. Elle se fait happer par un poisson.

“Que me veux-tu bizarre chose qui nage gracieusement?” demande la petite goutte d’eau.

“Je suis un gentil poisson qui s’ennuie dans son élément.” avoue-t-il bien content de s’être trouvé quelqu’un avec qui causer.

“Dis-moi que tu ne me feras pas mal?” insiste-t-elle.

“On se calme, ma petite. Accroche-toi bien à ma nageoire dorsale.” dit-il. La petite goutte d’eau s’y agglutine.

Puis, le poisson argenté plonge et remonte, au grand amusement de notre petite goutte d’eau. Le poisson lui explique qu’il navigue de la rivière jusqu’au fleuve, puis du fleuve à la rivière. Il est né dans cette rivière, mais l’attrait du voyage l’appelle plus loin, vers le fleuve. Une fois rendu au milieu du fleuve, la nostalgie de ses origines le rattrape et le pousse à retourner dans la rivière où il est né, où il a grandi. La petite goutte d’eau écoute attentivement le récit de son chauffeur, tout en évitant les algues qui frôlent les écailles de son hôte. Chemin faisant, les deux amis poursuivent leur route aquatique, jusqu’au moment où le courant devient plus fort.

“Nous entrons dans le fleuve. Je me tiendrai le long des rives. Nous avancerons ainsi plus facilement.” explique-t-il pour rassurer sa passagère qui se laisse conduire. Par prudence, le poisson ralentit sa course dans les roseaux.

Soudainement, un long bec effilé saisit le poisson et le retire des eaux.

“Bien content de t’avoir connu, petite goutte d’eau.” murmure-t-il.

“J’avais cru que nous irions au bout de ton monde.” ajoute la petite goutte d’eau attristée.

“Je termine mon parcours ici, mais ta vie continue. Sois brave.” annonce le poisson, juste avant d’être englouti par le grand échassier au plumage gris perle.

La petite goutte d’eau avait eu le temps de sauter à la racine du bec de l’oiseau.

“Sois la bienvenue, petite goutte d’eau.” s’exclame le volatile.

“Tu viens de manger mon ami…” déclare la petite goutte d’eau peinée.

“Ainsi va la vie. Je suis le héron et je viens de prendre ce poisson délicieux comme repas. Tu as eu besoin de lui pour une certaine raison comme j’ai eu besoin de lui pour une autre. Je suis navré pour vous deux.” explique  l’oiseau pour se présenter et se faire pardonner.

“Je comprends. Est-ce qu’on peut faire route ensemble?” demande-t-elle.

“Par la voie des eaux ou par la voie des airs… Choisis…” lui suggère le héron.

“Par les airs, ce sera plus amusant….” dit-elle sur un ton amusé.

Le héron relève la tête, déploie ses ailes lentement, se met à fendre avec l’air, marche quelques pas dans l’eau, replie ses pattes pour s’envoler avec légèreté et grâce. Tout comme l’avait prévu le poison pour lui-même, l’oiseau longe la rive du fleuve. Il explique à la petite goutte d’eau les champs cultivés, les boisés ombragés, les marécages où il va souvent pêcher poissons et grenouilles. Quelques heures se passent ainsi en plein vol, sans que l’échassier ne soit dérangé par la présence de la petite goutte d’eau, ni que celle-ci ne soit ennuyée par son mode de transport. Sans crier gare, le héron se voit entourer d’une nuée d’oies blanches qui, du fleuve, l’ayant cru une des leurs, sont venues le rejoindre en toute hâte. Surpris par cette arrivée impromptue, le héron regarde sous lui pour contempler la myriade d’oies blanches qui continue de s’élever dans le ciel. La petite goutte d’eau perd prise, longe le bec effilé de l’échassier pour ensuite être portée par un courant d’air chaud.

“Merci le héron. J’ai bien aimé ta compagnie.” dit-elle en toute reconnaissance.

“Au plaisir. Ce n’est qu’un au revoir.” réplique le grand oiseau majestueux, toujours au milieu de la nuée d’oies blanches.

Le courant d’air chaud bifurque vers l’estuaire du fleuve, continue sa course et perd un instant de son intensité. La petite goutte d’eau chute pour se retrouver sur le dos d’une baleine immense qui venait à peine de remonter en surface et qui respire en expulsant un long jet d’eau. Notre petite goutte d’eau est saisie par ce long jet.

Et comme le soleil de ce jour-là se donne les droits d’un roi qui veut tout gérer, la colonne d’eau se voit transformée en vapeur. Le cétacé entend le vent lui apporter le “Je m’en retourne d’où je viens.” chuchoté de la petite goutte d’eau, puis replonge pour s’épargner les bateaux chargés de vacanciers.

 

© Denis Morin, texte, 2019

écriture, inspiration, Mieux-être, poésie, sérénité

L’équilibriste

Sur un fil de fer,

Il déambulait

L’équilibriste

Sans filet

Sa vie il jouait

Au-dessus de lui

Les vents de la vallée

Et le vol des rapaces

En contrebas,

Le lit d’une rivière

Asséchée

Depuis qu’une société minière

Exploitait cette zone

Sur un fil de fer,

Il traversait

Le monde connu, en arrière

Un monde nouveau, devant lui

Et s’il fallait se défaire

D’une chrysalide

Forgée au cours des années

D’habitudes,

D’apparentes certitudes

Et finalement,

S’envoler

Tel le papillon qu’il était

Vraiment.

 

© Texte, Denis Morin, 2018