L’oiseau libre

LePoète-chanteur

À l’époque

C’était hier

Quarantaine oblige

Un autobus presque vide

Des passagers espacés

L’air hagard

Comme perdus

Dans les actualités

Pourtant soleil

Il faisait

À un mètre

Assis

Un oiseau libre

Un poète chantant

Sous sa livrée colorée

Se foutant éperdument

De l’OMS

Et des autorités

Il proposait

À l’auditoire clairsemé

Des airs de Bécaud

Ça le rendait

Mystérieux

Et beau

L’oiseau libre

Ce poète chantant.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2020

Vingt secondes…

 

Le train était vide

Mais ma tête trop pleine

De soucis

Artificiels ou vrais

Qui sait

Deux outardes

Deux colverts

Sur la rive

Dans les wagons

Aucune âme qui vive

Sauf l’esseulé

Le grand dadais

Une fois parvenu

Gare centrale

Quelques clodos

Un vendeur de café

De thés aromatisés

Un agent de sécurité

Qui surveillait

Quoi et qui au juste

Puis corridor

Je m’endors

Il pleut

Lumière bleue

Dehors

Direction métro

Quelques clodos

À qui j’offre

L’ivresse

De l’orangé de mes clémentines

Puis je monte

En surface

Il pleut

Semelle fendillée

Pied gauche mouillé

Prévisible comme ce printemps frisquet

Je me répète semelle fendillée

Non, ce n’est jamais

Mes lèvres qui le sont

Jusqu’aux oreilles

Le sort de l’humanité

Me pèse

Trop

Pour me donner aux facéties

De l’humour

Car trop d’amour

Me font courber les épaules

D’ailleurs, pour celles des autres

Si rares sont-ils

Elles circulent à deux mètres

Consigne réglementaire

Dans la ville

Je vais fébrile

D’arriver à destination

Vite le savon

Les vingt secondes

Je les compte

Avant le café

Et un brin de comptabilité

 

Vingt, dix-neuf, dix-huit

Dix-sept, seize

Quinze, quatorze

Treize

Douze, onze

Dix, neuf

Huit, sept

Six, cinq

Quatre, trois

Deux, un

Zéro.

 

© Photos, texte, Denis Morin, 2020

Quarantaine

Circulez

Circulez

Y a rien à voir

Ou si peu

De piétons

Marchez

Sinon

Une contravention

Ventilez

Évacuez les idées grises

Mais chez vous

Déprime

Ou éclats de rire

Sont à proscrire

Sur la place publique

Détournement

De vos heures

Pour quelques jours

Faites un détour

Circulez

Y a rien à voir

Car le présent…

Ressemble

À une quarantaine.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2020

Itinéraires et papillons

Un certain virus

Plane

Sur les ondes

Et les surfaces

On veut bien

Les mains les retenir

De toucher

De caresser

Les forcer

Les contraindre

Au lavage

Vingt secondes

Eau et savon

Nous le savons

Mais je remarque sur le sol

Des itinéraires possibles

Et des papillons tangibles

Qui dansent à nos pieds

Bon confinement.

 

© Photos, texte, Denis Morin, 2020

 

Perles d’eau

Rosée

Gouttelettes de pluie

S’accrochant

Filet pour la vigne de mai

Miroitement

Perles d’eau

Broderie

D’une fée cristalline

Mars déçoit,

Trop pris à la guerre

Pandémie dans l’air

Je range mes notes

D’impatience je pianote

Sur un clavier

Portée de mots

Plutôt que de notes

La musique se vit en moi

Celle des gouttelettes

Tombant contre le bois

Ruissellement

Neige en fonte

Floraison de pommier

En rêve

Je suis un voyageur en grève

Devant la gravité…

Des actualités.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2020

 

 

Assiéger

Arbre-chaise

La chaise

Finit à l’envers

Sur le tronc

Sur une souche

D’un érable

D’un frêne

Centenaire

Calcul impossible

Des anneaux

Mais on voit bien

Aussi vieux était-il

Que l’immeuble derrière

La chaise

Indique

Fin de récréation

Fin de parloir

Une vie finie, aux rebuts

Économe d’espace

La souche

Et la chaise-siège

Auraient pu finir

Ailleurs

Mobilier possible

Dans une bibliothèque

Vintage déclassé

Courez les soldes

Si tous ces vieux objets

Pouvaient nous assiéger…

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2020

 

Le rouge

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J’ai vu dans ce rouge

L’Angleterre

La tête d’Anne Boleyn

Coupée au col,

Puis la chevelure d’Elisabeth, sa fille, enflammée

 

J’ai vu dans ce feuillage panaché

Un élan

Freiné par une meute de loups affamés

Sur le pourtour d’un hiver

Aux confins de la forêt

 

J’ai vu dans ce rouge

L’habit d’un soldat anglo-écossais

Je l’avais baptisé James

Il avait dessiné son visage sur une vitre embuée

Il hantait en douce ma maison

 

J’ai vu dans ce rouge

Les splendeurs de Byzance

Rome en feu sous Néron

Les sols du Nord en fonte

Et Greta telle une Jeanne d’Arc

 

J’ai vu dans ce rouge

Ta peur en sortant du Bataclan

Ta ferveur face à Notre-Dame en fumée

Ta volonté de vivre en paix

Malgré les rumeurs de guerre.

 

© Photos, texte, Denis Morin, 2019

 

 

Notre petitesse dans l’univers

Baleine

Baleine échouée

Taureau de corrida

Saigné à blanc

Personne au banc

Des accusés

Épave

Rien de trop grave

Retournez à Netflix

Forêt en miniature

Fragment de nature

Le lichen s’agrippe

Encore

À l’écorce, sa monture

Actualités en déconfiture

On prédit une guerre

Le cours de l’or

À la hausse

Les hydrocarbures

Auquel on devra renoncer

Dauphin retourné

À la mer

Celui-là aura échappé

Au massacre

Des militants sur une place

Rappel de notre petitesse

Dans l’univers.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

 

 

Prière de ne pas déranger

Chêne automne

Ce siècle sera-t-il

Essentiel

Ou futile

À la bonne course des étoiles

Et de l’humanité

Sommes-nous

Parvenus

Au bronze, à l’argent

À l’or

Or, devrions-nous être

Indifférents

À cette course à l’argent

Au blé

Qui flambe

Entre le pouce et l’index

Pour que l’on cesse

D’exploiter/D’abuser

De nous entretuer

Ce siècle sera-t-il

Essentiel

Ou futile

Pour l’instant,

Je lève les voiles

Prière de ne pas déranger…

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

 

J’en ai marre

Lunatique

Lune à tiques

Tu as des tics

Vous agissez

En fonction de vos tocs

On cogne à la porte

Ça le désarme,

Le déstabilise

On le ridiculise,

Pense-t-il

Les feux sont-ils

Éteints au Brésil

Dis-moi

Parle-moi

De choses insipides

Comme la tenue d’une comédienne

À un gala

Comme les séances de maquillage

En ligne

On se place en deux files,

Les petits en avant

Les plus grands en arrière

En fait, devant qui

Doit-on s’incliner

Plier l’échine

Des cétacés se font égorger

Chaque année

Aux îles Féroé

J’en ai

Juste marre des imbéciles.

 

 

© Texte, Denis Morin, 2019

Enseigne et ecstasy

Archambault

L’immeuble art déco

A connu ses heures de gloire

On y achetait des partitions

Pour piano classique

Mais aussi des guitares électriques

Les 33-tours en vinyle

Ont laissé place

Aux disques compacts

À l’heure des réseaux sociaux

On écoute des extraits

Au magasin avec un casque

On se dandine

On rêve

On s’évade

Prière de ne pas déranger

Chacun dans sa bulle

L’enseigne délogée

A été de nouveau hissée

On ne peut pas toujours

Reléguer aux oubliettes

Le patrimoine

Vaut plus qu’un rave

Et le mirage de l’ecstasy.

 

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

 

 

L’enfant-soldat

L’enfant-soldat

S’est vu retirer

Famille et terre

Lui, l’aîné

Pour se faire offrir

Bisbille et guerre

Il joue à sauve qui peut

Son enfance, on la blesse

En guise de jeu

Il tire, il tue

En rêve, il revoit

Sa mère, ses frères

Son père l’a-t-il connu

Fut-il reconnu ?

C’est toujours son oncle maternel

Qui veillait sur eux

Il espère semailles

Boustifaille, paix

Sous la chaleur de l’après-midi

Se ferment ses paupières

Entre deux combats…

Mamadou,

Mamadou,

Tu t’es endormi

La classe est finie

Nous sommes à Montréal

Il est 16 heures et demie.

 

© Texte, Denis Morin, 2018